La génomique permet d’économiser de l’argent, du temps et des arbres — et donne naissance à une nouvelle entreprise

Le diprion du sapin, une petite mouche, s’avère problématique depuis plusieurs décennies dans l’ouest de l’île de Terre-Neuve. D’une grande voracité, les larves de cette mouche dépouillent les conifères de leurs aiguilles et, bien que les arbres en meurent rarement, il leur faudra dix années ou plus pour se rétablir et reprendre leur croissance.

Depuis toujours, les infestations de diprion sont cycliques : la population du ravageur augmente durant plusieurs années, atteint des proportions épidémiques et s’effondre, puis tout recommence.

Au début des années 1990 cependant, la population de diprions a atteint des proportions épidémiques sans régresser par la suite, restant plutôt à ce niveau année après année. Le sapin baumier étant une importante matière première pour le secteur des pâtes et papiers, cette grave infestation persistante constituait une sérieuse menace pour une industrie forestière servant de gagne-pain à plus de 5 500 personnes dans la provinceNote de bas de page 1.

Par ailleurs, les risques pour l’habitat des poissons et la faune en général empêchaient l’usage de pesticides chimiques pour venir à bout du parasite.

Une meilleure idée

Mais voilà qu’entre en scène Chris Lucarotti, chercheur au Service canadien des forêts (SCF) de Ressources naturelles Canada. M. Lucarotti connaissait un virus susceptible de détruire les larves du diprion, et donc capable de maîtriser l’infestation.

Les méthodes de « lutte biologique » de ce genre ont donné de bons résultats avec d’autres ravageurs au Canada. Le recours à la bactérie Bacillus thuringiensis, présente dans la nature, pour combattre la tordeuse des bourgeons de l’épinette en est l’illustration la plus connue.

« La difficulté, explique M. Lucarotti, est qu’il faut beaucoup de temps et d’argent avant qu’un nouvel antiparasitaire de ce genre soit homologué, puis mis en marché. En effet – et c’est compréhensible –, on doit en prouver l’innocuité avant de s’en servir dans la nature, lors d’expériences très rigoureusement contrôlées. »

La génomique change tout

M. Lucarotti savait que le SCF avait homologué quelques années plus tôt un virus très semblable pour lutter contre le diprion de LeConte. « Ce qu’il y a de bien avec les “ baculovirus ”, comme on les appelle, c’est leur spécificité, explique-t-il. Autrement dit, ils ne s’attaquent qu’à une espèce d’insecte. On peut donc cibler l’espèce problématique, sachant que le virus n’aura aucun effet sur les autres. »

Étant donné qu’un virus similaire à celui du diprion du sapin avait déjà reçu le feu vert et qu’ils disposaient de fonds de l’Initiative de recherche et développement en génomique (IRDG) du gouvernement du Canada, M. Lucarotti et son équipe ont vu l’occasion de faire homologuer le nouveau virus de façon beaucoup plus rapide et économique qu’en temps normal.

« Grâce aux fonds de l’IRDG, le SCF a obtenu l’équipement voulu pour entreprendre des recherches vraiment utiles en génomique, notamment séquencer le génome du virus homologué pour la lutte contre le diprion de LeConte, poursuit M. Lucarotti. Nous savions que ce génome ressemblait beaucoup à celui du virus du diprion du sapin. Quand nous l’avons séquencé en 2006, nous avons constaté que les deux virus étaient à 75 % identiques. »

Forts de cette information, M. Lucarotti et son équipe ont réussi à faire homologuer leur virus sans devoir effectuer les longs et onéreux essais pour prouver que ce virus ne présentait aucun danger pour les poissons, les oiseaux ou d’autres animaux sauvages. Il leur a suffi de soumettre les résultats des essais réalisés quelques années auparavant pour prouver l’innocuité du virus du diprion de LeConte.

Un temps record

« Après avoir été isolé en 1997, le virus du diprion du sapin était homologué sous certaines réserves en 2006, de sorte que la province a pu l’utiliser à grande échelle, déclare M. Lucarotti. Certes, cela semble long, mais dans l’univers des antiparasitaires, cette homologation a été rapide comme l’éclair! »

Cela fonctionne-t-il? « Oui, s’exclame M. Lucarotti. Le virus infecte les larves en leur donnant une sorte de grippe intestinale et les larves malades qui excrètent le virus contaminent leurs voisines. En outre, ce virus est persistant, si bien que les larves qui naissent l’année suivante tombent malades elles aussi. Il n’est donc pas nécessaire d’utiliser un grand nombre de virus pour obtenir d’importants résultats. »

Les retombées des recherches menées par M. Lucarotti dépassent largement les forêts de sapin baumier de Terre-Neuve. En effet, après l’homologation, le SCF a octroyé à Forest Protection Limited (FPL), une entreprise du Nouveau-Brunswick, une licence l’autorisant à exploiter commercialement le virus. FPL s’est ensuite jointe à BioAtlanTech pour créer une nouvelle entreprise qui produit et vend le virus sous l’appellation « Abietiv ».

Un succès commercial

Selon Renée Lapointe, directrice de la recherche à la nouvelle entreprise, Sylvar Technologies, « sans le travail réalisé par M. Lucarotti et son équipe, Sylvar Technologies n’existerait sans doute pas. » Après avoir constaté l’utilité de cette technologie et ses capacités en matière de recherche, une grande société de biotechnologie suisse appelée Andermatt BioControl est devenue en 2011 la principale actionnaire de Sylvar.

Pour l’instant, Sylvar s’efforce d’obtenir l’homologation d’un virus qui détruit la fausse-arpenteuse du chou, parasite dont les ravages ne se limitent pas au chou, mais s’étendent à la tomate, à la pomme de terre et au concombre. « Comme il s’agit d’un autre baculovirus, déclare Mme Lapointe, nous pouvons recourir au séquençage effectué par M. Lucarotti sur le génome du virus du diprion pour accélérer l’homologation du virus de la fausse-arpenteuse. Les travaux de ce chercheur ont eu d’énormes répercussions sur les nôtres. »

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