La génomique le confirme : à Terre-Neuve, les poissons qui s'échappent des élevages fraient avec les saumons sauvages de l'Atlantique

Des chercheurs de Pêches et Océans Canada (MPO) ont confirmé que les saumons d'élevage s'accouplent avec leurs congénères sauvages de l'Atlantique qui remontent les cours d'eau sur la côte sud de Terre-Neuve, une situation qui pourrait bien accentuer les risques courus par une population locale de saumons sauvages déjà menacée.

Selon Ian Bradbury, chercheur du MPO responsable de l'étude à St. John's, on se demande depuis toujours si les saumons qui s'échappent des exploitations aquicoles de la région fraient avec les spécimens sauvages. « Les alevins des élevages ressemblent en tout point à ceux des saumons sauvages. C'est la même espèce, explique-t-il. Nous n'avions aucun moyen de savoir si les poissons s'échappant des salmonicultures parvenaient jusqu'aux frayères des saumons sauvages, et s'ils s'accouplaient avec eux. »

La génomique entre en scène

La réponse à cette question se situe au niveau moléculaire. En effet, les décennies d'élevage sélectif qui ont conféré aux saumons d'élevage des caractères comme une croissance plus rapide ont fait en sorte que ces poissons possèdent désormais une empreinte génétique bien à eux. Grâce au soutien financier de l'Initiative de recherche et développement en génomique (IRDG), M. Bradbury a pu analyser en détail le génome des deux formes de saumon. La tâche était titanesque. En effet, avec plus de trois milliards de paires de bases, le génome du saumon de l'Atlantique rivalise avec celui de l'être humain par sa taille et sa complexité.

« En comparant les deux génomes, nous sommes parvenus à établir plusieurs zones précises où l'ADN varie de la même manière », reprend le chercheur. « Avec ces marqueurs génétiques, le logiciel d'analyse créé dans le cadre du projet et une plateforme de génotypage de prochaine génération, nous avions ce qu'il fallait pour distinguer rapidement un saumon sauvage et d'un saumon d'élevage. »

Croisement confirmé

L'équipe de M. Bradbury a recueilli l'ADN de milliers de saumons dans dix-huit cours d'eau qui émaillent la côte sud de l'île. À l'Institut océanographique de Bedford, à Dartmouth (Nouvelle-Écosse), la biologiste Lorraine Hamilton et les membres de son équipe, au laboratoire de biotechnologie aquatique, ont examiné les échantillons, en quête des marqueurs indiqués par M. Bradbury.

« Nous avons identifié les poissons sauvages et d'élevage, mais l'ADN d'un tiers des spécimens combinait dans une certaine mesure les marqueurs des deux types de saumon, signe manifeste qu'il s'agissait d'hybrides, issus d'un croisement entre les deux sortes de poisson. »

Une salmoniculture au large du sud de Terre-Neuve. Les poissons peuvent s'échapper quand les enclos sont endommagés par les intempéries ou par des prédateurs comme les thons et les baleines. Les fuites surviennent aussi parfois quand l'on place les poissons dans l'enclos ou les en retire. (Photo : MPO)

Une menace pour le saumon sauvage?

Bien que l'étude ait confirmé la généralité des croisements (des saumons hybrides ont été découverts dans dix-sept des dix-huit cours d'eau examinés), on s'interroge sur l'incidence qu'un tel croisement pourrait avoir sur la population de saumons sauvages.

« Sauvage, le saumon s'est habitué à vivre dans certaines conditions, une génération à la fois. Ces poissons suivent les mêmes voies de migration dans l'océan avant de revenir frayer dans la rivière qui les a vus naître », explique M. Bradbury. « Les saumons d'élevage se sont adaptés à une vie très différente. Ils parviennent à maturité sexuelle plus tard et atteignent rapidement leur poids commercial. Nous ne savons pas grand-chose sur l'acclimatation de leurs hybrides à l'état sauvage. »

M. Bradbury rappelle que la population de saumons sauvages ne cesse de diminuer dans le sud de Terre-Neuve. Les cours d'eau où les spécimens sauvages sont les moins nombreux sont aussi ceux où les croisements sont les plus fréquents, ce qui laisse supposer qu'une menace plane sur les petites populations sauvages. 

Les résultats de ces travaux ont été diffusés partout dans le monde et M. Bradbury participe désormais à une étude qui précisera l'impact de l'hybridation sur la population de saumons sauvages. Cette étude est menée par une équipe rassemblant des scientifiques de pays où l'on pratique couramment la pisciculture, notamment ceux du Royaume-Uni, le Danemark, la Norvège et d'autres.

Vers une gestion mieux éclairée de l'aquaculture

Geoff Perry, directeur de la Gestion de l'aquaculture pour Terre-Neuve-et-Labrador, au MPO, estime que les travaux de M. Bradbury ajoutent une toute nouvelle dimension à l'administration des activités aquicoles. « Avant, nous ignorions même qu'il y avait hybridation, avoue-t-il. Sachant qu'elle existe à présent, mais aussi où et quand ont lieu les croisements, nous possédons de l'information indispensable pour agir et atténuer les risques. »

Selon M. Perry, l'identification génétique permet aussi de retrouver la pisciculture d'où le saumon s'est échappé. « Grâce à cela, les responsables de la réglementation pourront prendre les moyens qui corrigeront la situation et veiller à ce que l'exploitation fautive respecte les normes de l'industrie pour empêcher les fuites. »

Date de modification :